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Stéphane Velut, professeur de neurochirurgie et écrivain

chirurgien androcur

Le Pr Stéphane Velut  est un neurochirurgien qui est aussi écrivain.
Il a écrit des romans, et récemment, dans la collection Tracts Gallimard, un livre consacré aux raisons du malaise dans l’hôpital public, et intitulé « L’hôpital, une nouvelle industrie ». 


Il a été interviewé par le Monde qui lui a consacré un article 21 mars dernier.
L’article étant payant, je vous le copie ci-dessous.

A l’hôpital de Tours, « le personnel, je ne le manage pas, je le ménage »

Chronique
Dans sa chronique, Frédéric Potet, journaliste au « Monde », raconte sa rencontre avec Stéphane Vélut, chef du service de neurochirurgie du CHU de Tours, qui a publié en janvier, avant l’arrivée de l’épidémie de Covid-19 en France, « L’Hôpital, une nouvelle industrie ».
Chronique. Les praticiens et les personnels de santé l’ont dit et répété : le coronavirus n’arrive pas au meilleur moment pour l’hôpital, fragilisé par des réductions d’effectifs et des baisses de moyens. L’état de surchauffe permanent des équipes et les difficultés matérielles chroniques des services témoignent d’une dégradation des conditions de travail, dénoncée depuis longtemps à l’intérieur même des établissements. Il n’est pas inutile, dans ce contexte – le confinement invitant à ouvrir des livres –, de parcourir un petit ouvrage instructif sur l’origine du mal-être hospitalier, sorti mi-janvier : L’Hôpital, une nouvelle industrie, de Stéphane Velut, édité par Gallimard dans sa collection d’essais courts (48 pages) à petit prix (3,90 euros), « Tracts ».
Le professeur Velut, 63 ans, dirige le service de neurochirurgie du CHU de Tours. Romancier à ses heures, il a publié deux ouvrages, Cadence (Christian Bourgois, 2009) et Festival (Verticales, 2014). C’est sa passion pour les mots qui l’a conduit à écrire ce petit texte sous-titré « Le langage comme symptôme ». Le médecin y développe un propos inédit visant à décrire comment la langue des sphères de la communication et de l’économie a contaminé le secteur hospitalier dans le but de faire accepter l’inavouable au corps soignant : la réduction des dépenses.

Ce qu’il qualifie de « fabrique du consentement » a sauté aux yeux de Stéphane Velut il y a environ deux ans, à l’occasion d’une réunion au CHU, à laquelle participait le jeune salarié d’un cabinet de consulting ayant pignon sur rue. Au cours de la discussion, ce dernier adressa au professeur la remarque suivante : « Tout en restant dans une démarche d’excellence, il [faut] désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux. » Pour dire les choses plus prosaïquement : les patients restent trop longtemps dans les lits de son service ; il serait bien d’accélérer le débit, la circulation, le mouvement – le « flux », en un mot.

« Business model », « Processus innovant »…
L’as du scalpel en resta coi, stupéfait qu’on puisse parler de malades comme de vulgaires draps, du type de ceux qui couvrent les lits en question. « Je vivais jusque-là dans une cécité heureuse. Cette intervention m’a réveillé politiquement au sein de mon propre environnement », nous confiait Stéphane Velut dans un café du centre-ville de Tours, il y a une semaine, juste avant l’instauration des mesures de confinement.
Ecrit d’une plume élégante, son essai est jalonné de ces termes qui envahissent aujourd’hui le quotidien des praticiens, en particulier les responsables d’équipes : « nouvelle gouvernance », « mutualisation », « problématique », « organisation managériale », « business model », « processus innovants », « optimisation des pratiques »… L’auteur évoque ces tombereaux de graphes, algorithmes, formulaires, courriels, tableaux Excel, qui viennent polluer la pratique de spécialistes qu’il préfère, lui, comparer à des « artisans ». La sacro-sainte « gestion » – des stocks comme des humains – n’en finit pas de parasiter « l’estime envers le flair, l’œil et la main », souligne le chirurgien.

En trente-huit ans de carrière, Stéphane Velut a également vu naître de nouvelles appellations dans les organigrammes de l’hôpital public : « directeur délégué », « directeur de pôle », « attaché d’administration », « cadre supérieur »… sans oublier le redoutable « bed manager », chargé de superviser les flux de lits, autrement dit l’écoulement des patients. Dans certains établissements, ces différents métiers peuvent atteindre deux tiers des effectifs médicaux, internes compris, n’oublie pas de rappeler le médecin.

Inversion de la primauté de la parole
« Le corps administrant a repris la main sur le corps empathique [les soignants] », conclut-il, en décryptant une stratégie élaborée à l’aide d’un métalangage opaque, obèse de poncifs, et familier des équipes de com et autres spécialistes en consulting. « Tout cela relève de la même intention : remplacer les mots simples par des “éléments de langage” qui ornent, rassurent ou les parent d’abstraction aux fins d’intimider. Orner, rassurer, intimider… fabrique le consentement », assène Stéphane Velut.
Outre l’objectif visé (la baisse des moyens), quelles conséquences découlent concrètement de cette politique, dans un service comme le sien ?, lui demande-t-on ce jour-là, devant un dernier expresso avant longtemps. « Le seul havre de paix dont je dispose est le bloc opératoire, répond-il. Les praticiens sont actuellement dans un plus grand état de stress quand ils ouvrent leur boîte mail que lorsqu’ils vont opérer. » N’employez surtout pas le terme honni de « management » devant Stéphane Velut : « Le personnel, je ne le manage pas, je le ménage », formulera-t-il.
Le Covid-19 présente au moins un « avantage », à ses yeux : les décideurs – les politiques en premier lieu – n’ont pas d’autre possibilité, désormais, que d’entendre, à leur tour, le langage des médecins. Parce qu’ils sont « au contact de la maladie et de la mort », ceux-ci ont l’habitude d’user « de mots concrets pour dire ce qu’ils font. Ils n’ont pas le choix ». Cette inversion de la primauté de la parole, rendue nécessaire par la gravité de la situation, permettra de débloquer des fonds exceptionnels pour combattre le virus. « Quoi qu’il en coûte », a martelé Emmanuel Macron, au soir du 12 mars.

Ce matin-là, Stéphane Velut a grimacé en ouvrant un courrier interne émanant de la direction du CHU. Le pli contenait un « guide méthodologique » l’invitant à préparer l’entretien annuel individuel (EAI) qu’il va devoir faire passer, pour la première fois, aux sept praticiens de son service. Inscrites au projet Ma santé 2022, visant un « renouvellement du management des ressources humaines hospitalières et de la reconnaissance professionnelle », ces entrevues peuvent « raisonnablement durer entre une et deux heures par praticien reçu », est-il précisé. Le chirurgien en soupire d’avance : « Nous ferons ça comme pour nos réunions de fin de journée : devant un jus de fruit et des noix de cajou. »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/21/a-l-hopital-le-personnel-je-ne-le-manage-pas-je-le-menage_6033929_3232.html?fbclid=IwAR0tQDgTn0Wpuozum3SAL8RBkdNRUM08HoGBqmEz2ghVwddeQsL77VSTTWY

Parmi ses écrits, le dernier en date est téléchargeable gratuitement  ici : https://tracts.gallimard.fr/fr/products/tracts-de-crise-n-06-echec-au-roi?fbclid=IwAR2Mhh_8sAQOK-mhOXI-9QHDzwc1patNw4RmNBNHk3BMZKgQOF6Iy7fwy00

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